Récits – L’Astrolabe

Lucifer ne m’a pas aimé

(Histoire de terminer la trilogie)

Toujours sur L’ASTROLABE, à la base antarctique de DUMONT D’URVILLE, j’ai vécu un évènement absolument tragique faisant trois morts.

Je suis le seul survivant de ce crash hélico. Vous allez comprendre pourquoi!

Arrivé le 04 février 1999 à la base de DUMONT D’URVILLE, nous avions terminé nos opérations commerciales. Depuis le 05 février, nous étions amarrés au lieu-dit “le Pré”, entre l’ile des Pétrels et l’ile Jean Rostand. Navire amarré cap au 130°, dans l’axe du vent, 3 aussières de 64/80 devant doublées par une amarre de poste de 120 mm. Deux aussières de 64/80 mm à l’arrière. Nous étions parés pour supporter ce vent Sud-Est de 40 à 50 noeuds.

Le mauvais temps régnant ces jours-çi a accumulé de la glace tout autour du navire. Le vent ayant viré au Sud, nous mettait dans une position délicate, et empêchait les relations avec la base à l’aide d’embarcations. Celles-ci ne pouvant se faire que par voie aérienne.

Durant la nuit du 07 au 08 février, je ne sais pas pourquoi, sans doute le vent, la glace, j’avais très mal dormi, j’étais énervé, anxieux, peut-être.

Pour aller sur la base rencontrer le Chef des Opérations, Pierre DAVID, et préparer la mise au point de la rotation et du chargement suivants, j’ai demandé au pilote de venir me chercher lors d’une prochaine rotation, le vent ayant diminué.

Pour une personne comme moi, qui adore voler en hélico, et pilotant moi-même, je n’ai pas du tout apprécié ce vol; plafond très bas, les stratus étant à environ 50 mètres, sachant que le sommet de l’ile plafonne à 36 mètres, sans parler des antennes! Mais le pilote que je cotoyais depuis de nombreuses années était très qualifié.

Vers 10h00, le Chef Mécanicien de L’ASTROLABE, me demande par radio, l’autorisation de se rendre au service entretien de la centrale électrique de DDU, pour obtenir 2 vis spéciales “Caterpillar”, lui permettant de dépanner un groupe électrogène. Avec mon accord et celui du responsable IFRTP, il prendrait le prochain vol, vers 11hoo.

Comme d’habitude, j’étais invité à déjeuner par le staff de l’Institut Polaire. Mais, cette fois, je ne sais pas pourquoi, (aujourd’hui, je ne le sais toujours pas ), je déclinais l’invitation.

Après un passage à la météo, je décidais de rentrer par le vol de 11h00.

Depuis cette nuit, j’avais encore ce mal-être en moi, qui s’est accentué lors du déccollage. A peine au-dessus de la DZ du haut, nous pénétrons dans la couche nuageuse, volons quelques secondes dans la ouate avant que Bruno ne pique et repasse sous les nuages, au-dessus de la mer.

Très impressionnant, mais j’ai toujours eu confiance en ce pilote d’exception!

Après quelques dizaines de secondes de vol, nous nous posons sur la piste prendre un membre de l’Institut. Une fois embarqué, redécollage en vol rasant, vers L’ASTROLABE, tout en ayant un sling d’une dizaine de mètres sous l’appareil. J’avoue que je n’était pas confiant, j’avais presque peur!

A 11h23mn, j’étais déposé sur la DZ du navire, et Dario, le chef mécanicien, embarquait pour un vol de 1 à 2 minutes.

Environ 30 secondes après le décollage, un bruit anormal, comme un “tac-tac-tac-tac”, m’a fait regarder en direction de la machine, une boule grise que j’ai vu dans une espèce de halo doré.

 Au même instant, elle s’écrase sur les rochers.

Je donne aussitôt l’alarme et fait déclencher les secours en donnant la position exacte du crash.

J’enrageais, étant à 200 mètres du lieu de l’accident et ne pouvant y aller!

Il était 11h25.

Lorsque le personnel de la base est arrivé sur place, les deux médecins n’ont pu que constater le décès des trois occupants.

Certains étaient déchiquetés, amputés, broyés, dans un amas de ferraille.

Bruno FIORESE : Pilote Héli-Union

Pascal LE MAUGUEN : Membre IFRTP

Dario LATTANZI : Chef Mécanicien de L’ASTROLABE

Le lendemain, le 09 février, la glace n’entourant plus le navire, je suis allé sur la base, assister à une cérémonie pour nos trois camarades.

Les cercueils ont été embarqués le jour d’après dans un container frigo de L’ASTROLABE.

Quelques jours après, à l’arrivée à Hobart, capitale de l’état de TASMANIE, une cérémonie officielle a eu lieu au cimetière Cornélian Bay, près du monument aux morts des marins de Dumont d’Urville, en prèsence  des familles et des autorités françaises et australiennes.

Vous avez compris comment j’avais survécu à ce crash, j’avais débarqué très exactement 55 secondes avant.

En conclusion :

Pour la commission d’enquête, le mécanicien hélico et moi-même, avons été interrogés, étant les seuls témoins de l’accident.

A une certaine question du Colonel de l’Armée de l’Air enquêteur, je n’ai jamais pu lui donner de réponse.

La question est celle-ci:

“Avez vous entendu le moteur jusqu’au moment du crash?”

Aujourd’hui, encore, je ne sais pas, je ne me souviens pas. Mon cerveau a éliminé ce renseignement. Pourtant je revois la scène comme si c’était hier.  Curieux non ??

Je me suis interrogé longtemps sans connaître la signification de ce que j’avais vu, lorsque je regardais la machine une demie-seconde avant le crash. Je vous rappelle que mon cerveau a interprèté une boule de couleur grise dans un halo lumineux doré. Toute la journée et les jours suivants je me suis demandé ce que cela signifiait. J’avais même imaginé une interprétation céleste, ou même diabolique, mais comme cela ne correspond pas du tout à ma mentalité, beaucoup trop pragmatique et logique, je savais qu’il y avait une explication technique.

Je n’ai connu la solution que lorsque j’ai pu m’entretenir avec le mécano hélico après la cérémonie funèbre au cimetière de Hobart.

En revivant très souvent la scène, je m’étais rendu compte que l’hélicoptère était au ras des stratus, et qu’il était sans doute derrière un voile de ces nuages. Mais alors, le halo doré?

Olivier MARCON, le mécanicien hélico, m’a appris que sur cette machine, lorsqu’on la mettait en route, il y avait un projecteur, dans un puits sous l’habitacle, dirigé vers le sol qui s’allumait automatiquement.

C’est donc cela que j’avais vu à travers la couche nuageuse!… Cela indiquait aussi que la machine était sur le flanc droit. Donc qu’elle était en perdition!

Pour terminer, bien que je me souvienne de tout, seconde par seconde, il y a des phrases que j’aurais voulu dire, mais que je n’ai jamais prononcées, mais auquelles j’avais pensé très fort, sur la DZ de L’ASTROLABE :

– Dire au pilote : “Vas plutôt te poser sur la DZ du bas”.  Je ne l’ai pas dit !

– Dire à mon Chef Mecanicien : “As-tu vraiment besoin de ces vis, aujourd’hui ?”  Je ne l’ai pas dit !

Au mois d’octobre 1999, soit six mois après, j’ai eu beaucoup de mal a remonter dans un hélico, et plus encore, a repiloter.

Merci au chef pilote australien, Roger DA SOUZA, qui m’a forcé a reprendre le manche.

Gérard DAUDON

Commandant le brise-glace L’ASTROLABE

L’Astrolabe

Gérard DAUDON notre Commandant des grands froids nous raconte une histoire pas banale. A lire et à relire d’un clic : https://cercle-nautique-paimpol.bzh/wp-content/uploads/2020/04/Porte-arrachée.doc

Gérard Daudon nous propose une autre aventure sur l’Astrolabe, le brise glace dont il à été le commandant, à lire et partager sur vos réseaux

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